Hyperdémocratie.com – comment nos superdémocraties sont devenues hypermémorielles

L’hypermémoire, une nouvelle donnée dans notre histoire

In the age of the leak and the blog, of evidence extraction and link discovery, truths will either out or be outed, later if not sooner. This is something I would bring to the attention of every diplomat, politician and corporate leader: the future, eventually, will find you out. The future, wielding unimaginable tools of transparency, will have its way with you. In the end, you will be seen to have done that which you did. 

William Gibson, auteur de Neuromancer

La forme matérielle du support mémoriel qu’utilise l’homme pour stocker son passé rend intelligible l’évolution politique de nos sociétés. Les “médias sont si fondamentaux aux sociétés, que lorsque leur structure change, tout est affecté”1; une grande partie de la stabilité ou l’instabilité du pouvoir réside ainsi dans les supports mémoriels utilisés, de l’écriture à Internet, en passant par la télévision. Cependant, si jusqu’à cette dernière, les supports avaient la carence principale de ne pas autoriser leur consultation immédiate, et de ne stocker qu’une (petite) partie de nos souvenirs, le réseau Internet a fait passer les sociétés humaines de la supermémoire (une mémoire superposée à la mémoire individuelle, orale et collective, développée principalement aux chapitres 1 et 2) à l’hypermémoire (développée principalement aux chapitres 3, 4 et 5). L’une des thèses avancée dans la présente étude propose de voir l’hyperdémocratie comme une conséquence ontologique des idéaux originels de la démocratie, laquelle repose sur un nouveau socle de légitimité. En effet, en raison des nouveaux moyens de communication, on observe la dissipation de la hiérarchie politique et l’affirmation plus radicale du citoyen comme acteur politique. Mais on observe également que la mémoire est un moteur de la stabilisation, que dans nos hyperdémocraties où tout va plus vite, pour tous, tout le temps – tout s’est hyper-stabilisé. Cette stabilisation est ambivalente, car avant tout externe : à l’interne, les pays redéfinissent leurs limites territoriales, se morcellent, se construisent une mythologie du vivre ensemble, avec pour conséquence une spatialité politique toujours plus restreinte.

La mémoire

La mémoire est un souvenir – réel ou artificiel, précis ou revisité – qui est reproduit sur un support. Le support mémoriel est ainsi un média inscrivant dans la durée les informations qui deviennent librement accessibles. Cette mémoire, dans sons sens classique, est individuelle : elle est inscrite dans le cerveau pour une durée déterminée et accessible à son possesseur. Ainsi, le télégraphe transmet dans un premier temps l’information, mais n’est pas un média de consignation; il est nécessaire de rapporter le message émit sur papier dans une seconde étape. Le télégraphe n’a jamais fait office de support mémoriel. La radio, le téléphone sont dans ce même cas de figure, leur inscription s’effectue en deux temps.

La supermémoire est un souvenir inscrit, durable et accessible comme le précédent, et qui s’y superpose; mais à sa différence, il est accessible par des tiers et sans intermédiaire. L’écriture répond à cette condition. Le phonographe, qui reproduit une information préalablement enregistrée, entre de même dans cette catégorie; cet appareil marque ainsi le début de la supermémoire auditive, comme l’écriture, bien des millénaires auparavant, a marqué celle de la supermémoire manuscrite. Si l’absence d’intermédiaire conditionne la définition de la supermémoire (sous l’angle de l’accessibilité), on note également que la durabilité et le moyen de l’inscrire n’ont plus grand-chose en commun.

Le critère d’accessibilité se décline sous deux volets : l’appropriation et le libre accès. L’appropriation signifie qu’une population est capable de comprendre ce que le support supermémoriel contient. La supermémoire manuscrite ne fera office de support mémoriel que récemment, avec l’accession des masses à l’alphabétisation, qui peuvent s’approprier l’information. Il s’agit d’une contrainte que ne connaît pas (ou dans une version très mitigée) la version auditive du support mémoriel (dès lors que la langue parlée est connue). Les Égyptiens, perdant la connaissance des écritures démotique et hiéroglyphique, vont brûler massivement les rouleaux de papyrus laissés par leurs ancêtres, ne comprenant pas ce qui y était consigné. Ils s’en serviront pour faire du feu, ignorant le sacrilège historique qu’ils commettaient; l’information inscrite ne leur était plus accessible. Il faudra ainsi attendre Champollion pour que les Égyptiens se réapproprient la grandeur de leur passé, le décryptent et respectent les supports mémoriels. La mentalité et la culture du pays, à cause des effets qu’a introduite la redécouverte du support mémoriel, s’en trouvera désormais changée. On peut inscrire durablement autant d’information que l’on veut, si la population ne se l’approprie pas, elle n’aura aucune influence politique sur celle-ci.

L’autre versant de l’accessibilité pour que le support mémoriel joue pleinement son rôle repose sur le libre accès à l’information. Le degré de restriction qui la limite est la censure : la censure n’octroie en effet qu’une mémoire choisie, partielle et partiale, débouchant sur une suspicion populaire. La censure est un obstacle à l’appropriation de la mémoire dans notre quotidien, qui démontre la peur parfois nourrie à l’égard de la population. Contrôler la mémoire, c’est contrôler les citoyens. Mais contrôler l’information ne suffit pas : il faut faire disparaître aussi les supports mémoriels stockant cette information, à l’image de Ramsès II gravant son nom au-dessus des noms de ses prédécesseurs sur un maximum de bâtiments pharaoniques, effaçant ses concurrents de l’histoire. Ce qui explique que le projet de censure d’Internet en Chine, ne pouvant pas procéder à l’effacement du stockage physique de l’information, est irrémédiablement voué à l’échec. Il semble peu téméraire d’affirmer que les Chinois seront informés, à terme, sur les objets cachés par leur gouvernement. Internet, comme il sera développé plus loin, a été conçu dans un but de survie : à moins de réussir à détruire toute l’information stockée sur ce support, ce qui paraît difficile à entreprendre, toute tentative de censure n’aura qu’une efficacité temporaire. De plus, les individus voyagent, écoutent, échangent – impossible de censurer cela. Toutefois, notons l’importance de la culture, barrière beaucoup plus imperméable que ne l’est la censure dans un monde électroniquement mondialisé. Il peut être difficile de s’approprier une information en raison d’un décalage linguistico-culturel (subjectivement, on se refuse à tenir pour vraie la donnée, elle contredit des tabous, va au-delà des limites que détermine une culture), alors que la censure est elle objectivée, car clairement identifiée comme existante et comme ennemie. Un libre accès à l’information ne signifie pas automatiquement une appropriation de celle-ci.

Comme nous le verrons plus loin, parce que l’hypermémoire résulte d’un support mémoriel à la fois totalement durable et accessible (réserves sur le volet appropriatif mises à part), nos démocraties vont connaître des bouleversements, ou plutôt des adaptations irréversibles. Il existe un lien si profond entre nos formes de gouvernement politique et les supports mémoriels à travers l’histoire, que le changement de ces derniers aura (a déjà) pour conséquence une nécessaire réinvention de nos formes politiques.

  1. “Communications media are so fundamental to society that when their structure changes, everything is affected.” in BRAND S. (1988), “The Media Lab : Inventing the Future at MIT”, New York, Penguin Books, p. xiii []

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.